extrait de La Rue des Enfants

La nuit était tombée, la lune jetait de la nacre et du charbon sur les moulages qui séchaient au plafond. Les pieds minuscules prenaient l’allure d’une course et les mains applaudissaient la chorégraphie des étoiles.

Paul posa la lampe à pétrole sur un établi jonché d’outils.

  • Alors, voyons ma douce. Dicte. J’obéis.

Louise scrutait autour d’elle les poings sur les hanches avec un air d’adjudant.

  • Lorsque nous avons déménagé, j’ai entreposé certains moules là au fond sous les séchoirs. Une grande caisse ancienne avec des poignées de cuir.

Paul prit la lampe, s’accroupit et s’enfonça sous le séchoir.

  • C’est la mine, ici. Zola a dû passer une nuit sous un séchoir pour décrire l’enfer des damnés…

Il poussait des cageots débordants de bras et de jambes en carton pressé, des sacs de sciure, des bocaux de colle et dénicha la caisse recouverte de chiffons qu’il tira vers Louise. Elle se précipita, sortit un à un des moules de cuivre emballés dans des journaux d’avant-guerre.

Elle posait les têtes cabossées et ternies sur l’établi. Les visages d’enfant éclairés par la flamme de la lampe les fixaient de leurs orbites creuses.

Louise faisait la moue en essuyant ici ou là la surface rougeoyante du métal.

  • Il n’y a que des figures de poupons, aucun ne convient. Ils sont jolis cependant ces visages d’enfants allemands.La patronne les gardait depuis si longtemps ces moules. Elle non plus ne fabriquait pas sa propre poupée . Elle en a rêvé pourtant et lui, le pauvre, il a eu tant de chagrins…

Elle se mit à astiquer énergiquement les faces sans vie.

  • C’est beau, je les accrocherai sur le mur du fond.

Quand Paul prit la lampe pour sortir, il découvrit les yeux de Louise brouillés de larmes. « Elle pense aux bébés » soupira-t-il. Il reposa la lampe, effleura le visage de sa femme, ses lèvres couraient sur sa bouche, papillonnait dans ses cheveux. L’odeur de violettes de Louise. Il la sentit s’abandonner. Elle emprisonna ses mains, les embrassa avec douceur puis avec ardeur. Paul la souleva comme une enfant et l’emporta délicatement vers leur chambre à coucher.