Louise accéléra le pas, son Petit Paul contre elle. Il toussait par intermittence et elle le sentait vibrer contre son cœur. La rivière à quelques pas jetait sur les berges des pépites d’eau et les grands arbres, branches contre branches, figuraient des orpailleurs sans feuilles. Paul cheminait devant eux, il était heureux, cela se voyait dans sa démarche. Il s’assurait constamment de leur présence.

Ces deux-là s’aimaient. La guerre que l’on disait Grande, comme s’il était possible de donner une taille à un événement pareil , les avait séparés si longtemps que chaque instant à ses côtés tirait à Louise des larmes de félicité. Malgré son ventre déjà gros, et l’enfant qui pleurnichait, elle ne voulait pas en manquer une goutte et s’évertuait à mettre son pas dans celui de son homme.

Elle le buvait des yeux. Plus de quatre années à attendre, à craindre, à imaginer. Il était revenu de ce qu’il surnommait la Grande Faucheuse. Du dos de Paul émanait une lumière envoûtante qui obligeait Louise par instant à fermer les yeux pour ne pas succomber.

Louise et Paul se connaissaient depuis toujours. Leurs mères s’étaient réchauffées au même feu l’hiver, s’étaient rafraîchis dans la Marne l’été, leurs pères avaient pêché des carpes dans la rivière. Ils habitaient la même ville, la même rue, une petite maison identique dans la cité ouvrière de la Chocolaterie.

Louise savait que les gens parlaient d’elle en son absence. Pour ce père russe omniprésent, mais surtout pour sa mère dont Louise portait le prénom. La mélancolie et les crises de larmes maternelles avaient malmené les fillettes. Aujourd’hui sa démence occupait souvent l’esprit tourmenté de Louise.

Paul stoppa soudain, satisfait et radieux.

  • C’est ici !

Louise regardait autour d’eux la vaste friche et se demandait où se trouvait cet « Ici » si précis de Paul.

Ils avaient marché deux bons kilomètres, mais la cloche de l’église de Verdagny les interpellait encore, aucune colline n’étouffant sa voix.

  • Alors qu’en penses-tu ?

Louise ne savait que dire, l’imagination lui manquait devant ce pauvre champ où les ronces se battaient avec les herbes géantes. Les nuages gris et ventrus accentuaient le caractère de désolation du décor.

  • Tu vois, la rue sera tracée là. Tu imagines une large avenue, pas une ruelle de pouilleux.

Il moulinait des bras, visionnait pour lui-même le futur de ce champ sans cultures.