extrait  de La rue des enfantspaul,marathon,gagnant

../..la course était pour la fin de la semaine.

  • Plus que cinq jours, je crains de n’être pas prêt, c’est décourageant,

De la fumée jaillissait de ses lèvres décolorées et desséchées, des gouttes de sueur lui faisaient une moustache irisée.Il se retourna vers son ami juché sur sa bicyclette.

  • Je suis trop vieux pour tant d’efforts. Ce sera mon dernier marathon.

Joseph habitué aux abattements et aux exaltations de Paul riait de ses sentences qu’il entendait quotidiennement.

  • Arrête Paul ! Tu cours si vite que les jeunots te verront à peine passer, ils en auront les jambes coupées. Je ne dis pas premier, je dis deuxième. Tu vas te placer deuxième, crois-moi ! Imagine la fierté de Louise quand tu monteras sur le podium !

Le nom de Louise amena un sourire sur le visage de Paul. Il se remit à trotter en étirant ses bras vers le ciel.

  • Tu as raison, mille fois raison, je le mérite, je le mérite, je suis un gagnant. J’ai eu si peur, cette chierie de guerre, je suis là, j’ai mes deux jambes, j’ai mes deux bras et je chiale devant mon cœur qui s’emballe, devant mon corps qui crie. Je vais leur montrer, Louise pleurera de joie parce que je ne veux plus qu’elle pleure de chagrin. Merci Joseph, on va gagner, on ira sur le podium !

Joseph pour l’encourager entonna un chant de tranchées copié sur le célèbre « Viens Poupoule »

Viens voir Kluck Viens Avec tous tes canons Tes fameux bataillons Viens

Viens voir Kluck Viens voir Kluck Viens

Tu peux faire tes adieux À ces pays mon vieux

Paul démarra la course calmement. Il ne voyait personne, il n’avait plus pour compagnons que son cœur et ses pieds.

  • Ma Louison, répliquait-il quand sa femme s’inquiétait de son obsession. Je suis un cavalier juché sur un nuage, mes mains aident mes bras, mes doigts servent mes jambes, mes lèvres veillent sur ma langue. L’admirable mécanique devient alors céleste.

Ils étaient plus de trois mille à courir autour de lui, puis au fil des heures des centaines, puis une dizaine. Il portait le dossard numéro 33, l’âge du Christ sur la croix, peut-être un signe du destin. Il n’avait plus de corps, il n’avait plus de nom, il avançait vers une lumière connue de lui seul.

Son cœur l’accompagnait à son tempo d’horloge, ses muscles crissaient, roulaient, son dos le tourmentait, la sueur coulait dans ses yeux, il jubilait. Sur le parcours des hommes tombaient, épuisés, les chairs en flamme, les abandons se multipliaient, lui volait.

Il récitait des poèmes, toujours les mêmes. Des textes rageurs du grand Hugo.

  • Les pieds de poète rythment mes pieds d’athlète !

Oh l’avenir est magnifique !

Jeunes français, jeunes, mais.

Un siècle pur et pacifique

S‘ouvre à vos pieds affermis.

Chaque jour aura sa conquête.

Depuis la base jusqu’au faîte,

Nous verrons avec majesté,

Comme une mer sur ses rivages,

L’irrésistible liberté. (Victor Hugo)

Joseph le fidèle accomplissait la course en vélo et lui donnait des fruits séchés, des mouchoirs gorgés d’eau et des nouvelles.

  • La moitié a déjà abandonné

  • Tu figures dans les cinquante premiers Paul,

  • Tiens bon !