C’est en ouvrant ce livre que tout commença. Ce livre d’écolier oublié par Ena sur la table de la cuisine. Le papier mou sur lequel courraient deux enfants de crayon. Zemfira sourit, sa cadette pourrait semer le vent.
Sur la page déployée, elle reconnut le Z de son prénom, majestueux comme les cygnes noirs du parc. Elle posa son doigt sur la majuscule, suivit les contours. Elle avait quarante ans, des enfants et plus de mari. Chaque soir elle écoutait la musique des leçons. L’alphabet qu’elle ignorait formait pour ses filles et son fils des récitations, des événements de l’histoire de France, des raisonnements mathématiques. Elle était spectatrice des lettres, des affiches muettes, des sous-titres inutiles, des notices fantômes.
Elle vivait dans un monde retranscrit par les autres.
Elle hochait la tête lors des réunions de parents d’élèves, signait d’un gribouillis recopié un jour dans un magazine.
C’est en ouvrant ce livre que tout commença, elle leur montrerait aux instituteurs dédaigneux de son enfance qu’elle pouvait elle aussi sautiller de mot en mot. Elle prit son couffin à commission et descendit allègrement les trois étages. La vie lui apparut immense comme un champ de fleurs au printemps. Elle se dirigea à bonne allure chez Rebecca, sa copine, sa boîte à rires et à secrets.
La jeune femme classait depuis longtemps les gens en deux catégories, ceux qui savent lire et ceux qui ne savent pas. Et autour d’elle, beaucoup ne savaient pas. Sa mère ne savait pas, sa sœur et ses frères ne savaient pas, à la place ils étaient malins et inventifs, mais cela ne suffisait pas toujours pour comprendre le monde. Son père détestait l’école, les instituteurs et fustigeait quiconque attrapait un livre, il avait fait de la culture un monstre malfaisant. Une Gitane-maïs collée sur sa figure, ses deux boutons de fureur en plein milieu, glaçaient le sang et personne ne pipait. Une famille sans mot, juste des injures, des rires gras et des railleries.
Rebecca fumait devant sa porte, sa cigarette électronique fluo propulsait les flots inventifs d’un elfe sorti d’une forêt magique.
– Tu vas au Lidl ?
– Oui, mais avant je voudrais passer au CCAS
– Pourquoi t’as plus de sous ? T’as besoin de bons ? Tu veux que j’te prête ?
Son amie mitraillait les questions en postillonnant.
– Non, c’est pas ça, j’voudrais apprendre à lire. Ils font ça eux. C’est ma fille qui me l’a dit.
– Apprendre à lire ? Pour quoi faire ? T’as la télé.
– C’est facile pour toi, tu sais lire, regarde là la pile de tes magazines préférés. Ça suffit pas les blablas. J’ai envie c’est tout. Je sais pas pourquoi. La faute à tout ça…
Zemfira balaya la rue de la main.
Et puis lui qui est parti sans rien me dire. Tu comptes pour rien quand tu sais pas lire. Si j’avais su, peut-être bien qu’il m’aurait laissé un mot sur la table. Dans les films, y a toujours un mot, au début pour dire l’amour et à la fin pour dire pourquoi c’est fini.
Rebecca se leva, entra dans sa cuisine,
Okay, bon d’abord tu veux un kawa ?
Elles se hissèrent sur les tabourets de bar aussi différentes qu’assorties. Zemfira portait sa jupe préférée, irisée et virevoltante, Rebecca s’épanouissait dans un leggings fleuri, – -deux calopsittes perchées.

Au CCAS, elles avaient été reçues avec aménité quand elles avaient expliqué le motif de leur venue. Les cours d’alphabétisation (au départ elles avaient compris «à la débêtisation») se tenaient deux fois par semaine et justement un cycle débutant démarrait ce mois-ci.
Rebecca roucoulait, Zemfira calculait, organisait son emploi du temps. Il faudrait que ses enfants se serrent les coudes, mais voilà, elle allait elle aussi avoir des leçons et des devoirs.
Elle s’amusa tout le long du chemin de son statut d’écolière.

Ils étaient une quinzaine à attendre le formateur. Zemfira n’était pas la plus vieille ce qui l’étonna et la rassura. Elle avait préparé dans son sac à main un stylo, un crayon et un carnet à la couverture luisante.
Une jeune femme arriva les bras chargés d’une pile de fascicules.
– Bonjour, bonjour !
Zemfira se précipita avant que les livres ne glissent en accordéon sur une table.
La bénévole éclata d’un rire arc-en-ciel en la remerciant.
– Les lettres me tombent des mains. C’est une excellente entrée en matière pour notre première journée. Nous allons réparer ma petite bévue. Prenez chacun un cahier et un livre avant de vous asseoir.
Tous les âges, plus d’hommes que de femmes, deux ados et même une grand-mère se tenaient, silencieux, devant la porte. Les regards ne se croisaient pas, ils se répartirent autour du U formé par les tables. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre et les deux jeunes au fonds.
La première partie de la matinée, ils se présentèrent un par un, les débits s’accéléraient, l’élocution devenait laborieuse. Ils devaient énoncer leur nom, leur métier et beaucoup n’en avaient pas. Zemfira arbora fièrement son statut de technicienne de surface à temps partiel. Elle se sentit rougir, ses jambes dansaient la gigue, mais sa voix chaude emplit l’espace.
À la pause, ils partagèrent des brioches apportées par Nadège, la formatrice bénévole et banquière dans la vie. Elle écoutait avec intensité, ses boucles brillaient dans le soleil et les hommes la contemplaient avec gourmandise.
Zemfira sourit à une femme. Sourire rendu.
Elles sortirent ensemble. Ravies. Elles n’avaient plus sur le dos cette grosse couverture qui vous gratte quand au milieu d’inconnus votre regard plonge dans le lointain comme pour échapper à une horde de loups.
La formatrice ne leur avait pas demandé leur motivation, les têtes penchées vers les genoux l’expliquaient au monde entier.
Zemfira croquait son crayon, sa copine d’un jour alignait méticuleusement ses stylos, un gars en face d’elles les fixait en triturant son crayon tandis que Nadège leur distribuait un paquet de feuilles agrafées et des stabilos bariolés.

Le monde de la papeterie s’ouvrait à Zemfira et à tous les écoliers en herbe.

Pendant une heure, ils cherchèrent des mots familiers imprimés sur les polycopiés et Zemfira se rendit compte que sa mémoire en avait enregistré des dizaines : carrefour, Intermarché, stop, police, ambulance, crèche, école et même concombre, tomate. Son cœur palpita délicieusement, bientôt tous les mots vivront en elle, ils tourneront dans sa tête, se poseront sur sa langue, glisseront jusqu’à son stylo et elle pourra s’égosiller au karaoké. Elle s’imagina au volant de la New Bettle d’occasion en vente depuis des mois sur le parking du Carrefour car, c’est certain, elle pourra passer son permis de conduire.

Les stagiaires avaient les oreilles rouges de concentration et riaient sans raison, les deux ados du fonds roucoulaient, Nadège ramassa les feuilles dans le tumulte. Elle vaporisait un compliment à chacun, sa robe dansait follement sur ses hanches épanouies. Zemfira admira ses jolis doigts manucurés de rosée. Elle aussi quand elle sera une femme lettrée, elle travaillera dans un bureau et ses mains ne traîneront plus dans les seaux, elle vernira ses ongles de couleurs sensationnelles.

Chaque soir après le dîner, Zemfira sortait son livre et son cahier. Finis les feuilletons insipides, elle chaussait ses lunettes, et épelait les lettres, les sons de la semaine. Elle répétait dans les airs la tonalité ouverte du A, fermée du B, souriante du C, sa langue prenait des chemins inconnus et malgré ses efforts, peinait à ne pas chuinter sur le S. Elle recopiait les mots à l’infini, envoûtée par les circonvolutions calligraphiques. Elle esquissait des doigts les lettres de la leçon suivante, gourmande des connaissances à venir.
Ses enfants la regardaient sans interroger comme si elle pratiquait de la magie noire. Ils balançaient entre la honte et les hourras. Leur Maman ne savait pas lire, la belle affaire, elle chantait toute la journée et égrenait par cœur des centaines de tubes. Jamais elle n’avait parlé de ce vide de lettres, de cette mémoire envahie d’images de ses mains de fillette crispées sur un stylo au fond de la classe.
Ils savaient sans savoir, ils aimaient les câlins veloutés, les paroles volubiles, même quand leur père avait claqué la porte. Ils avaient vu leur Maman relever la tête, étouffer son chagrin, multiplier les démarches pour «la course aux sous», partir chaque soir avec ses collègues pour aller faire le ménage dans l’hypermarché.
Son fils aîné avait pris l’habitude de lui lire les bulletins de notes, les factures ou la gazette.
La vie peut être belle, riche sans savoir l’alphabet, on est lié aux autres, ils vous donnent leurs cultures, leurs bagages, Zemfira ne s’était jamais sentie nulle, juste dépossédée.
Maintenant, les enfants la voyaient bûcher, répéter, ânonner, alors qu’ils ne se souvenaient plus de leur propre apprentissage et que les lettres formaient depuis belle lurette des mots, des expressions. Sa cadette se plongeait dans des romans et décida désormais de faire la lecture à sa mère, c’était leur rendez-vous du samedi soir.
Grâce à ses nouvelles compagnes, cursives, monumentales, bâtardes, minuscules, majuscules, son monde se métamorphosait. Elle s’arrêtait devant chaque affiche, chaque enseigne, en recopiait le contenu.
– Maman, le S quand il se trouve seul entre deux voyelles porte bien mal son nom et se dit Ze…
– Maman les accents, tu oublies les accents graves comme dans chèvre, aigus comme …
– Comme thriller ? suggérait Zemfira en prononçant « trilère»
– Mais non, Maman ! reprenait Ena. Tu vois « élève » tu as l’aigu suivi du grave, c’est facile !
Le caractère entêté de la jeune mère la poussait vers son livre et son cahier comme elle dévalerait une colline.
Le soir en se dirigeant vers l’hypermarché, la danse des lettres lui faisait une couronne et elle se sentait une reine.
Zemfira se donnait à son apprentissage. Deux mois après, elle déchiffrait des phrases de l’abécédaire et à chaque instant volé au quotidien, ne se lassait pas de mettre son doigt sous le texte pour en capturer le sens avec application.
Elle avait défriché les mots avec aisance, mais peinait à aligner des cercles harmonieux, rageait devant une boucle tremblée, pestait contre des hampes irrégulières. Découragée, elle fermait son cahier et s’occupait du linge. Ses songes étaient peuplés de lettres géantes qui scandaient son nom la poussant à se lever à l’aube. Sur la petite table de la cuisine, pugnace, elle reprenait son crayon et égratignait le papier.
Dans le calme de la nuit, les calligraphies avec leurs pleins et leurs déliés composaient des tableaux naïfs. Les sons aspirés, chuchotés, martelés sonnaient telle une fanfare à ses oreilles. Elle murmurait l’alphabet en essorant ses mopes, en passant l’aspirateur ou au milieu du brouhaha des commérages de ses collègues.

Elle éprouvait un attrait tout méditerranéen pour les A et les I qui ponctuaient les berceuses de sa mère italienne ou les complaintes mélodieuses des hommes dans les champs d’oliviers. Ses nouvelles amies les lettres, s’anthropomorphisaient. Le R lui apparaissait amer, rude, d’autres lettres la séduisaient par leur exactitude horlogère, ainsi aimait elle le M, le N ou le B sans surprise. Elle jouait à cache-cache avec le C qui s’habillait en S ou en K, elle hésitait toujours.
Zemfira était née ici et pourtant avait un accent, cet accent qui mélange la couleur et la saveur de toutes les communautés qui vivaient dans la cité, cet accent qui signait d’où vous venez.

Un après-midi, le temps d’une pause-cahier, Nadège leur retraça le périple des langues
– Connaissez-vous le mythe de la Tour de Babel ?
« Alors la terre avait un même langage et une même parole » et la volonté des hommes d’atteindre les Cieux fâcha l’Éternel « Venez donc, descendons et confondons là leur langage »
Zemfira ne comprenait pas pourquoi Nadège citait la Bible.
– C’est le mythe, mais en fait on ne sait pas comment sont nées les langues. L’épopée des Romains et de la langue latine aux temps anciens, l’apogée des Grecs et leur philosophie, les Arabes en Espagne, les Vandales et leurs invasions. Entendez-vous, par exemple les Grecs disaient « nuktos », les Romains « noktem », les Italiens « notte », les Espagnols « noche », les Français « nuit », les Allemands « Nacht » et les Anglais « night ».
Les stagiaires dont le nombre ne cessait de diminuer depuis ce premier jour où les cahiers et les livres étaient entrés dans leurs vies regardaient Nadège, interrogatifs.
– Si on écoute attentivement, on trouve couramment des points communs entre les langages, je ne me lasse pas de constater la nuée de mots voyageurs. La France est à la croisée de multiples chemins, les mots restent quand le bonimenteur est parti et teintent la langue française de toutes leurs couleurs. Avez-vous des exemples ?
Ils baissaient le nez, dépassés par l’Histoire qui atterrissait sur leurs cahiers où les mots se construisaient essai après essai, tremblotants, immatures, décalés, s’agrippant aux lignes désespérément.
– Par exemple vous buvez tous des kawas, mais en quelle langue ? Vous mangez des yaourts, du chocolat, des abricots et de la meringue ?
Ils ouvraient les yeux en soucoupes mais demeuraient muets.
– Vous trinquez, portez des anoraks et faites vos courses dans des magasins.
Elle écrivait les mots arabes, polonais, inuits, allemands ou turcs sur le tableau.
Zemfira restait bouche bée devant l’univers de la connaissance, sa vie s’enrichissait des savoirs des milliards d’humains qui avaient sillonné la planète.

Une fois par mois, ils se réunissaient, les survivants de la formation, mais aussi certains de ceux qui avaient capitulé. Chacun apportait des fruits ou des gâteaux, les hommes souvent des fleurs pour Nadège. Zemfira n’aurait loupé ce rendez-vous sous aucun prétexte. Et puis il y avait Djuran, ce géant silencieux aux yeux plissés qui attrapait son stylo si avidement que l’on imaginait un ogre, un glouton de mots. Il fascinait les femmes et toutes tentaient de rentrer dans son monde, mais personne ne connaissait sa vie les autres jours de la semaine.
Entre deux douceurs, chacun distillait son petit-moi, son je-ne-sais-quoi comme un fil de soie tissé autour du groupe-chrysalide. Ils prenaient conscience peu à peu de leurs singularités, construisaient une fierté après avoir vécu la honte.
Ils aimaient raconter la stupéfaction de leurs enfants quand ils avaient pu lire la liste des fournitures scolaires. Anita, la nouvelle copine de Zemfira, brossa un tableau dantesque des courses dans l’hypermarché avant l’apprentissage des lettres. Elle parcourait alors un livre d’images rendues si trompeuses par les fabricants que souvent elle était bien déçue par le contenu des boîtes. Tous s’amusaient de l’art de l’esquive, une seconde nature. Certains cumulaient l’absence des lettres à celle des chiffres et beaucoup craignaient le calcul.
Nadège hochait la tête et proposait la séance suivante des exercices pour pallier les handicaps. Elle voyait régulièrement à la banque des clients louvoyant pour éviter de remplir un imprimé ou que l’on ne pouvait contacter par mail. Elle avait mis du temps à comprendre les faux-fuyants, l’agressivité quand elle insistait.

Un an avait creusé les niveaux. Plusieurs commençaient à lire des livres alors que d’autres peinaient encore à saisir le sens des mots décryptés. Djuran désespérait de dompter la multitude de sons du français. Les « Heurs » les « ons, » les « un », les « ans » formaient dans ses oreilles un gloubi-boulga acoustique.
Zemfira le regardait s’escrimer à répéter « pantalon » « saucisson » « vin » « vent » ou « vont » en faisant de grandes enjambées dans le couloir.
Elle se sentait inexorablement attirée par une rudesse perlée, une virilité ombreuse. Elle caressait virtuellement son torse de géant et son cœur se transformait en boule de Noël.
Un samedi, elle osa hardiment le prendre à part.
– Si tu veux, je peux te faire travailler. Comme ça tu avanceras plus vite et tu pourras passer ton permis même.
Les yeux de Djuran se plissèrent davantage, deux fentes venues de Mongolie ou de Chine. Ses lèvres charnues se déployèrent en sourire. Zemfira s’imaginait lovée au milieu de cette masse douce et puissante.
– OK d’accord. Je travaille pas le lundi matin. Merci Zemfira. C’est si difficile, parfois je perds courage. Tu comprends dans mon pays, j’ai appris à lire et à écrire, et je sais pas pourquoi j’ai oublié, un choc quand on s’est enfui (il prononçait « lounedi meton »« imfoui »et « zimfira»). J’avais douze ans.
Il frottait ses genoux, de plus en plus vite comme affligé de démangeaisons. Il reprit son cahier et montra à Zemfira les kilomètres de mots recopiés d’une écriture légère, céleste. Il s’autorisait les volutes. Elle resta pantoise devant le tableau formé par les exercices.
– Tu vois moi les sons (il tonnait « sônne ») se débinent dans ma bouche. Je sais pas pourquoi, je pense comme il faut et cela sort tout de travers. Mais Nadège trouve mes lettres jolies.
Zemfira acquiesça.
– Pour moi c’est tout l’inverse, mais aussi je suis née ici. L’écriture est un enfer, le soir j’ai mal aux doigts, tenir ce minuscule objet et placer les lettres entre les lignes… L’autre jour j’ai écrit sur un post-il et c’était tout tordu, le R était énorme et semblait mordre les autres lettres…

Ils rirent.

Compagnons d’alphabet. Amoureux de papier.